Le froid mord les doigts, la respiration se fait lourde. Aux confins du Tian Shan, à la frontière chinoise, nous gagnons un rocher qui servira de poste d’observation. Allongés dans l’herbe sèche, jumelles aux yeux, nous scrutons les montagnes. Le silence est seulement troublé par les cris mélodieux des chocards et le vol circulaire des vautours.
« Là-bas ! » un ibex apparaît. Puis deux. En réalité, c’est tout un troupeau qui bondit sur la falaise en face de nous. Le premier qui les aperçoit doit expliquer, tant bien que mal, où se trouvent les silhouettes fuselées. L’un surgit à quelques mètres, cornes massives et barbichette au vent. Les femelles curieuses lèvent la tête des rochers, puis tout le groupe dévale la pente, bondissant avec une aisance vertigineuse. Spectacle de grâce et de témérité, qui nous laisse bouche bée.
Nous reprenons l’ascension vers les sommets enneigés. La route plonge dans un canyon : pente raide, virages serrés, abîme béant. Loïc doit manœuvrer à chaque virage. Impossible pour moi de regarder le capot s’avancer au-dessus du vide. Yeux fermés, je confie ma peur à Loïc, concentré mais souriant, comme amusé par la route aérienne. Heureusement, la piste est neuve et solide. Étonnant ruban de piste au cœur d’un désert humain : depuis 130 kilomètres, aucun signe de vie.
Le mystère s’éclaire plus loin, sur un plateau battu par le vent, à 3600m. Un camp sommaire : quelques algécos, deux tentes de plastique. Des mineurs chinois nous expliquent qu’ils cherchent de l’or. La nuit tombe, le gel s’installe. À 20 heures, le froid brutal chasse toute convivialité ; chacun s’enterre dans son duvet.
Au matin, -5°C. Le Land démarre dans un nuage de fumée, mais la voiture de nos compagnons refuse tout service. Hypothèses mécaniques, tentatives vaines… jusqu’à ce qu’un mineur souriant propose le plus simple des remèdes : « Laissez-la chauffer au soleil. » Krzys suspecte un gasoil trop chargé en eau, gelé dans le circuit. Quelques heures plus tard, le moteur cède enfin et se remet à ronronner. Il nous aura fallu la matinée entière pour arracher ce départ.