« Passe-moi un téléphone, j’vois plus rien. » Sous la douche, Loïc est plongé dans le noir. À Kaboul, l’électricité est un luxe aléatoire : le jour, seuls les groupes électrogènes alimentent les foyers assez chanceux pour avoir du gazoil ; le soir, les habitants grappillent une ou deux heures de courant, hachées de coupures. La nuit, la ville disparaît entièrement dans l’obscurité. Pour les Kaboulis, c’est la normalité.


Dans les rues, le chaos est moins écrasant qu’à Mazar,. Quelques policiers coiffés de képis blancs tentent de démêler le flot de voitures aux carrefours. On s’enfonce dans le marché aux oiseaux : un tumulte compact. Dans les ruelles étroites se pressent des centaines de personnes, coincées entre des murs de cages en osier. Entre deux échoppes regorgeant de perroquets et de pigeons, un minuscule local propose de l’ostéopathie et la fabrication de plâtres.

Les vendeurs ambulants poussent leurs brouettes à jus de grenade. D’autres font griller du maïs ou des pois chiches dans du sable brûlant. Plus loin défilent les marchands de graines, puis de tissus empilés en colonnes colorées, il y a même des boutiques de fourrure proposant manteaux en peau de loup, de renard ou de lapin, vendus pour quelques billets.


En ville, les objets s’étalent directement sur les trottoirs : lampes à huile, théières, sculptures en bois, médailles soviétiques. On trouve même des rubis et des émeraudes dispersés dans des assiettes posées à même la chaussée. Certains vendeurs parlent français, anciens élèves de l’école française de Kaboul, anciens cuisiniers de l’armée, ex-employés de la Croix-Rouge. Ils racontent leur pays, fiers de pouvoir échanger dans notre langue. Aujourd’hui, ils vendent des bricoles pour survivre. « Les temps sont durs ici. Il n’y a pas de travail, pas d’argent…» Leurs sourires, pourtant, désarment.


L’appel du muezzin résonne dans la ville. Sur un trottoir, une fillette présente quelques brosses à chaussures, soigneusement alignées sur un drap blanc. Elle propose un cirage pour quelques afghanis. À côté, une dizaine d’hommes prient sur des tapis déployés dans la rue. Plus loin, un coiffeur accroupit, la tête d’un jeune garçon posée sur son genou. Ses ciseaux dansent, précis, rapides.


Le soir, à l’hôtel, on rencontre un Afghan ayant grandi au Canada. En vacances au pays, il s’étonne de croiser des voyageurs étrangers et nous invite à dîner. Le restaurant, luxueux par rapport aux standards du pays, nous installe dans un box familial où les femmes sont autorisées. Les plats sont superbes. On mange avec gratitude.