Je ne savais pas qu’on pouvait entasser autant de monde dans une voiture. Quand l’habitacle déborde, les derniers montent sur la galerie, assis sur les paquets, à côté des chèvres ficelées. Des familles entières sortent des coffres de taxis. Tous les bus et camions jugés trop vieux ailleurs ont trouvé ici une seconde vie. Les plaques d’immatriculation de tous pays défilent. Les remorques débordent, les motards freinent en claquettes, des camions surgissent à contresens. Ça double à droite, à gauche. La route devient un théâtre permanent de situations improbables. Notre concentration doit être totale : l’inimaginable est toujours possible.
Les checkpoints se succèdent. À chaque arrêt, une petite foule se masse autour du 4x4, fascinée. J’ai du mal à croire que ce soit nous l’attraction, au milieu d’un trafic aussi délirant. Les talibans, parfois, se bousculent pour jeter un œil dans l’habitacle, amusés. Les enfants en profitent pour grimper sur le véhicule. Les échanges restent cordiaux ; certains sourient, lorsqu’ils ne sont pas dissimulés sous une cagoule ou un chèche.
La route traverse un désert ponctué de scènes fascinantes : des gamins jouent au cricket en plein sable, et d’anciens tanks américains ou soviétiques sont exposés en trophées, parfois illuminés la nuit par des guirlandes multicolores.
En territoire pachtoune, les femmes disparaissent du paysage. On croise à peine quelques burqas. Les hommes eux sont enroulés dans des plaids. Les turbans dominent largement, reléguant le pakol au second plan. Un seul hôtel est autorisé à accueillir les étrangers : le meilleur de la ville, nous dit-on. Et il faut admettre qu’il surpasse largement les standards habituels : électricité quasi permanente, eau chaude, propreté.
Dans les rues, les invitations à boire le thé nous pleuvent dessus. Tous les regards convergent vers nous. On tente un restaurant : des hommes mangent sur des estrades couvertes de tapis, un poêle au centre de la pièce. Les femmes ne sont pas admises dans la salle principale. Le manager dépêche deux jeunes garçons pour nous escorter vers l’espace familial : un cellier sombre, froid, un tapis poussiéreux. Nous refusons poliment.
Un autre restaurant nous accueille mieux. Les employés sont d’une douceur désarmante. Ils nous bombardent de questions, tentent même de nous offrir le repas. Au fond, des hommes en turbans partagent un plat. Ils nous invitent à les rejoindre.