Un tuktuk multicolore déboule à contre-sens : chaos absolu. La ville nous absorbe immédiatement. Camions, motos, vélos, brouettes surchargées, enfants vendeurs de chaussures, femmes en burqa qui mendient au milieu de la circulation. Une cacophonie continue.

On parvient à gagner l’hôtel sans accident. La voiture restera dans ce parking jusqu’à notre départ.



Pour visiter les environs, un permis est obligatoire. Au ministère de l’Information et de la Culture, un grand nom pour un petit local à l’arrière d’une banque. Un homme à la barbe noire et aux yeux bleus nous accueille avec une politesse presque excessive. Il vante la sécurité du pays et la stabilité du nouveau gouvernement. Il insiste : un permis par province, un guide pour visiter Balkh. Très vite, il tente de vendre ses services. Nous refusons.



Un taliban armé nous conduit ensuite dans un autre bâtiment, en terre battue. Couloir sombre, portes sans lumière. Dans une pièce aux murs de terre, tapis au sol, cinq hommes nous font asseoir. Ils discutent en Pachto, on ignore toujours la raison de notre présence. « Tea ?! » nous propose t-on maladroitement. Un traducteur arrive enfin. Le message est le même : pour Balkh, un guide obligatoire, l’un d’entre eux, s’installera dans notre voiture. Payement facultatif, mais pourboire recommandé. Nous déclinons une fois de plus.



Le bazar de Mazâr grouille d’une énergie étourdissante. Dans les allées étroites, les enfants debout sur les étales hurlent pour attirer les clients, les vendeurs ambulants bloquent le passage, les petits mendiants s’accrochent à nos vêtements. Une fillette se jette au sol et agrippe ma jambe. La misère frappe frontalement.

Nous achetons des tenues afghanes pour tenter de passer plus inaperçus.



Une rue entière est dédiée aux animaux : cages empilées, volailles, lapins, perroquets, têtes de veaux dans des brouettes. Les cris en persan fusent, saturant l’air.



On nous dévisage avec curiosité. Beaucoup tentent d’engager la conversation, mais la barrière de la langue coupe court aux échanges. On devine pourtant l’envie de parler, de raconter, de confier un bout de vie.


Un vendeur de tapis finit par nous aborder en anglais. Il veut comprendre ce que nous faisons ici. Sa voix baisse lorsqu’il évoque la dureté du quotidien, l’incertitude, les espoirs ténus. Puis il déroule devant nous des tapis aux motifs chargés d’histoire : combats, explosions, silhouettes en fuite. « Les gens ne savent pas lire, alors pour ne pas oublier, on tisse les guerres sur des tapis », dit-il.



Le soir, on pousse la porte d’un petit restaurant simple : vitrine éclairée, chaises en plastique, photos des plats collées au mur. Plusieurs hommes occupent déjà les tables. À peine assis, le serveur tire autour de nous de lourds rideaux de velours bleu.

Notre table disparaît derrière une paroi opaque. Les femmes doivent être séparées des hommes dans les lieux publics.

C’est notre premier repas en Afghanistan, et déjà une plongée dans un autre monde.




Nous visitons la fierté de Mazâr-e, la mosquée bleue. Je suis la seule femme admise, uniquement parce que je suis touriste. Pieds nus, nous pénétrons dans la cour immaculée.

Abul, un jeune de Kaboul à l’anglais parfait, nous sert d’interprète. À l’intérieur du petit musée, des talibans s’étonnent de nous voir. Leur chef nous accueille, il s’adresse à moi directement et me regarde droit dans les yeux, un geste qui me saisit. Il répète la rhétorique entendue partout : le pays est sûr, ouvert aux visiteurs. Il nous offre même une visite guidée des lieux et pose avec Loïc.